« On manque de dentistes. » La phrase revient chaque fois qu’un cabinet ferme dans une sous-préfecture, et elle est fausse au niveau national. Le nombre de dentistes en France n’a jamais été aussi élevé : 48 690 chirurgiens-dentistes en activité, un cinquième de plus qu’au premier exercice couvert par le fichier de la DREES, et une progression plus rapide que celle de la population. En revanche, l’écart entre les départements bien pourvus et les autres n’a pas bougé d’un point sur toute la période. La pénurie se joue à cette échelle-là.
- 48 690 chirurgiens-dentistes en activité, dont 47 406 en métropole et 1 282 dans les départements d’outre-mer
- 70,5 praticiens pour 100 000 habitants, soit un dentiste pour 1 419 habitants
- 164,8 à Paris, 31,0 en Mayenne : un écart de 1 à 5 entre les deux extrêmes de la métropole
- 43,9 ans d’âge moyen, contre 48,4 ans quinze exercices plus tôt
- 50,9 % de femmes, contre 39,4 % au début de la série
- 9 984 praticiens en cabinet individuel, contre 17 863 au premier exercice
- 51,1 % des nouveaux inscrits à l’Ordre ont passé leur diplôme hors de France
48 690 praticiens, et ce que ce nombre compte au juste
Le chiffre vient du Répertoire partagé des professionnels de santé, que la DREES exploite chaque année. Il compte les chirurgiens-dentistes inscrits et en activité, sur le champ France entière : libéraux, salariés, hospitaliers, praticiens des centres de santé. Il n’inclut ni les retraités restés inscrits, ni les étudiants en formation.
C’est ce périmètre-là qu’il faut garder en tête quand vous croisez un autre nombre. Retirez l’outre-mer et vous tombez à 47 406. Ne gardez que ceux qui exercent en libéral à titre exclusif, et il ne reste que 36 259 praticiens, soit trois sur quatre. Ajoutez les 3 824 en exercice mixte, et vous obtenez les 40 083 dentistes que vous pouvez espérer trouver dans un cabinet de ville.
Le reste travaille ailleurs : 8 060 salariés hors hôpital, 547 salariés hospitaliers. Cette dernière population est la seule qui ne bouge pratiquement pas depuis quinze exercices, quand celle des salariés non hospitaliers a été multipliée par 2,3.
Un dentiste pour 1 419 habitants, un pour 3 226 en Mayenne
La densité nationale s’établit à 70,5 chirurgiens-dentistes pour 100 000 habitants, contre 62,1 au début de la série. Elle monte. Le classement des départements, lui, n’a pas bougé d’un rang depuis quinze exercices, et c’est ce qui rend le chiffre national à peu près inutile pour savoir si vous trouverez un rendez-vous.
| Département | Dentistes pour 100 000 habitants | Un dentiste pour |
|---|---|---|
| Paris | 164,8 | 607 habitants |
| Alpes-Maritimes | 124,0 | 806 habitants |
| Bouches-du-Rhône | 102,2 | 978 habitants |
| France entière | 70,5 | 1 419 habitants |
| Orne | 36,8 | 2 715 habitants |
| Creuse | 33,9 | 2 950 habitants |
| Mayenne | 31,0 | 3 226 habitants |
Un Parisien a cinq fois plus de praticiens autour de lui qu’un Mayennais. Et Mayotte, avec 7,1 dentistes pour 100 000 habitants, sort de l’échelle : un praticien pour 14 085 habitants, vingt-trois fois moins bien loti que Paris.
La concentration suit deux lignes. Le sud d’abord : Alpes-Maritimes, Bouches-du-Rhône, Hérault et Haute-Garonne dépassent tous 90. Les métropoles universitaires ensuite, Rhône et Bas-Rhin en tête. Une diagonale des Ardennes à la Mayenne reste sous 45.
La densité de votre département en deux chiffres
Les effectifs départementaux sont ceux du dernier exercice publié par la DREES. Ils additionnent tous les modes d’exercice : un praticien salarié d’un centre municipal y compte autant qu’un libéral installé.
Le cabinet individuel a perdu quatre praticiens sur dix
Le total masque tout. La transformation la plus nette de la profession se joue à l’intérieur, dans le lieu où les praticiens exercent, et elle n’apparaît dans aucun des chiffres qu’on cite habituellement.
| Lieu d’exercice | Praticiens | Part |
|---|---|---|
| Cabinet de groupe ou société | 29 253 | 60,1 % |
| Cabinet individuel | 9 984 | 20,5 % |
| Centre de santé, maison de santé | 7 646 | 15,7 % |
| Hôpital public | 1 231 | 2,5 % |
| Prévention et autres structures | 576 | 1,2 % |
Le cabinet individuel comptait 17 863 praticiens au premier exercice de la série ; il en a perdu 44 %. Dans le même temps, les centres de santé et maisons de santé sont passés de 2 780 à 7 646 praticiens, presque un triplement, et le cabinet de groupe est devenu la norme avec six praticiens sur dix.
Un cabinet qui ferme dans un bourg ne signifie donc pas toujours qu’un dentiste a disparu. Il signifie souvent qu’il est parti exercer à quinze kilomètres, dans une structure à quatre fauteuils qui mutualise le secrétariat, le plateau technique et les gardes. L’effet sur la carte est le même pour l’habitant du bourg.
Un nouvel inscrit sur deux a passé son diplôme hors de France
La hausse des effectifs s’explique par un flux que les tableaux de démographie ne montrent pas. Sur 2 717 primo-inscriptions à l’Ordre national des chirurgiens-dentistes lors du dernier exercice recensé, 1 388 praticiens avaient obtenu leur diplôme hors de France : 1 351 dans un pays de l’Union européenne, 37 en dehors. Soit 51,1 % des arrivées, contre 1 329 diplômés des facultés françaises.
Les trois pays d’origine des diplômes : l’Espagne (549), le Portugal (379), la Roumanie (315).
Attention à la lecture qu’on en fait spontanément. Le même rapport donne la nationalité des primo-inscrits, et 1 982 d’entre eux sont français, soit sept sur dix. Le gros de ce flux vient de bacheliers français qui n’ont pas trouvé de place en faculté d’odontologie, sont partis étudier à Valence ou à Cluj, et reviennent exercer chez eux. De l’expatriation d’études, donc, plutôt qu’une arrivée de praticiens étrangers. Les universités françaises ouvrent un peu plus de 1 400 places par an en deuxième année. Le pays inscrit près du double de nouveaux praticiens. La différence a fait ses études ailleurs.
La densité française reste sous la moyenne européenne
Rapporté à la population, le niveau français est moyen, et plutôt du mauvais côté de la moyenne. L’OCDE compte 0,7 dentiste pour 1 000 habitants en France, contre 0,8 pour l’ensemble de l’Union européenne, et 1,3 en Grèce, soit près du double. L’échelle des pays européens va de 0,5 à 1,3.
La comparaison a une limite. Les pays ne comptent pas tous les mêmes professionnels : certains intègrent les praticiens salariés des services publics de santé scolaire, d’autres non. Un écart de dix points entre deux pays voisins tient parfois plus à la nomenclature qu’à la réalité des cabinets.
Reste que la densité ne dit rien du délai. Le temps médian pour obtenir un rendez-vous chez un chirurgien-dentiste s’établit à dix jours en métropole, contre trois jours chez un médecin généraliste. Il dépasse un mois en Normandie et dans plusieurs départements de Nouvelle-Aquitaine, exactement là où la densité est la plus basse.
Pourquoi deux sources ne donnent jamais le même nombre
Vous trouverez des chiffres allant de 36 000 à 49 000, tous exacts. Ils ne comptent pas la même chose.
L’Ordre publie le nombre d’inscrits à son tableau. La DREES publie les effectifs en activité au répertoire des professionnels de santé, et les deux périmètres ne se recouvrent pas. L’Assurance maladie ne connaît que les libéraux conventionnés, ce qui écarte d’un coup les 8 060 salariés non hospitaliers et les 547 praticiens de l’hôpital. Enfin, le champ géographique change tout : France entière, métropole seule, ou métropole hors Île-de-France selon les publications.
Avant de citer un effectif de dentistes, posez-vous trois questions : qui produit le chiffre, quel champ géographique il couvre, et s’il compte les inscrits ou les actifs. Les données par département, par mode d’exercice et par tranche d’âge sont publiques et se téléchargent sur le portail de données de la DREES.
Ce que ces chiffres disent ensemble
La profession dentaire n’est pas en train de disparaître : elle grossit, elle rajeunit de plus de quatre ans, elle compte désormais une majorité de femmes. Elle se réorganise aussi, en quittant le cabinet à un fauteuil pour des structures de groupe qui se posent dans les villes moyennes plutôt que dans les bourgs.
Ces deux mouvements se combinent mal pour les territoires les moins denses. La croissance des effectifs se concentre là où elle est déjà forte, et le rapport de 1 à 5 entre Paris et la Mayenne n’a pas bougé d’un point depuis quinze exercices. Une profession qui gagne 8 000 praticiens sans que la carte bouge : voilà le résultat. Aucun chiffre national ne vous renseignera mieux que celui de votre département.